La fripe: d’hier à aujourd’hui

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« Les musées préservent notre passé ; le recyclage préserve notre avenir ». Théodor Wiesengrund Adorno

Acheter des vêtements de seconde main n’est plus qu’une simple tendance, c’est une démarche ancrée au sein du marché de la mode. Selon l’observatoire économique de la Fédération du prêt-à-porter féminin, il s’est vendu, en 2018, plus d’un milliard d’euros de vêtements de seconde main dans l’Hexagone. par Marie Faure

le carreau du temple

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les friperies étaient présentes bien avant le prêt-à-porter. Dès le début de l’époque médiévale, le marché de la seconde main devient l’origine de la circulation des mode.

Le terme fripe vient de l’ancien français « frepe », exprimant chiffons et vieux vêtements, il n’a pas toujours été assimilé à la précarité.
En effet, il était approprié d’orner ses manches et ses chausses de bandes de tissus découpés. Ce procédé se pratiquait principalement chez les aristocrates, évoquant extravagance et richesse.Il faudra attendre le XIXe siècle, pour que Paris devienne la plaque tournante du commerce fripier. La capitale se révèle être au cœur des lieux dédiés à la vente d’anciens vêtements, et tout particulièrement le Carreau du Temple, qui devient le premier marché de fripes parisien.

Le Carreau du Temple est un hall moderne pour son époque. Ce lieu emblématique a une position stratégique, il se trouve dans le troisième arrondissement et dispose d’une superficie suffisamment grande pour réunir plus de 2 000 vendeurs. Le centre-ville lui donnait la possibilité d’être facilement accessible par le grand public, étant donné que la population migrait en ville pour trouver du travail.

Au Temple, en 1860, près de 18 tonnes de vêtements sont exportées et 260 tonnes sont importées. Il s’agit, contre toute attente, d’une logique extrêmement organisée. Ce lieu devient ainsi, un centre d’importation servant à approvisionner tous les marchés de provinces, mais également en Europe et au Maghreb. Ces vêtements vont donc circuler aux quatre coins du monde.

Il faudra attendre le XXème siècle , plus particulièrement dans les années 70 pour avoir une décentralisation de la fripe, vers Saint-Ouen, Montreuil et Vanves. Cette époque standardisera les vêtements américains, notamment après la Seconde Guerre mondiale. 

Aujourd’hui, les motivations des acheteurs sont variées ; pièce authentique, prix attractifs, environnement, style vestimentaire original, rareté des produit. La seconde main est démocratisée.

Les fripiers redonnent vie à des articles qui parlent à la population, puisqu’il s’agit bien souvent de pièces portées par l’histoire. C’est une relation chargée d’émotions qui se met en place entre le vêtement et le consommateur, rendant l’acte d’achat plus facile. Cet attachement émotionnel est une force. Le processus de remise en état et le respect du vêtement donnent de la valeur à la pièce. C’est à ce moment-là que l’expression : « donner une seconde vie » prend tout son sens.

L’amour du vêtement est le principal attribut d’un bon fripier. Souvent passionné depuis le plus jeune âge, son travail de créativité n’est pas seulement une passion, c’est une conviction. Il est prêt à parcourir de nombreux kilomètres afin de trouver la pièce parfaite qu’il pourra exposer dans sa boutique. Cette faculté à dénicher les pièces les plus intéressantes repose sur une expertise qui demande une connaissance accrue des fibres, des tendances et des grands couturiers.

jeans levis vintage
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Hormis l’impact positif de la fripe sur la planète, ce métier requiert un certain nombre d’aptitudes, principalement basées sur le capital culturel.
Le fripier est amené à créer son propre univers à partir de pièces déjà créées, rendant cette démarche plus complexe. Au-delà d’une simple boutique, c’est un véritable espace de réenchantement. Bien plus qu’un simple commerce : elles rassemblent des consommateurs autour de différents centres d’intérêts. Qu’il soit question de style vestimentaire unique, de tendance ou de causes bien plus engagées, les motivations qui poussent à la consommation de vêtements recyclés témoignent d’un changement social. Parmi les raisons incitant les consommateurs à acheter de la fripe, l’une des plus courantes reste le style.

De nombreux consommateurs sont à la recherche d’un style pointu et original, dans le but de se démarquer de la masse. Face à l’uniformité des modes, la friperie est un moyen de se différencier. Les clients viennent chercher la pièce unique, apportant fraîcheur et singularité à leur garde-robe.
S’y ajoute le plaisir de chiner. En effet, les clients peuvent éprouver un véritable plaisir à fouiller pendant des heures. Par conséquent, l’identité vestimentaire est pour beaucoup un moyen de se revendiquer, de créer une identité ou même de se présenter aux autres.

Pendant longtemps, les vêtements avaient pour fonction première de représenter son appartenance à un groupe. C’est un processus d’identification qui fait partie du quotidien ; il arrive même d’en oublier l’utilité première des vêtements. Le style vestimentaire fait partie de la construction de la personnalité.
Les vêtements sont un moyen de répondre aux différents rôles sociaux, ainsi un individu ne s’habille pas de la même manière selon les circonstances : au travail, en couple, en famille, etc. Consommer de la fripe c’est une manière de revendiquer ses opinions et son identité. C’est pourquoi, mis à part l’aspect esthétique, il se cache de véritables engagements derrière la consommation de fripe.

Crédit photo : Jean-Pierre Dalbera

Le recyclage de vêtements n’est pas un phénomène passager, c’est devenu une urgence face à la quantité de déchets, tout particulièrement dans le secteur de la mode. Pour preuve, même les enseignes de fast fashion ont mis en place un système de récolte de vieux vêtements. C’est le cas pour H&M, Cyrillus, & Other Stories, Bonobo, Monki, et bien d’autres.

Parmi les réponses entendues à la suite de la question “pourquoi consommer des vêtements de seconde main ?” 45% des personnes évoquent l’écologique et/ou l’éthique, d’après Thomas Delattre professeur à l’IFM (Institut Française de la Mode)

En effet, les mentalités ont évolué depuis la crise de 2008, mettant en lumière la situation environnementale due à l’impact de l’industrialisation. Le secteur de la mode est la seconde industrie la plus polluante au monde, en raison de la culture des matières premières et des vêtements en fibres synthétiques.

Face à cette situation, une prise de conscience significative a émergé du côté des consommateurs et des médias. Ils sont initiateurs d’une nouvelle façon de consommer qui valorise les alternatives éthiques et environnementales.

Aujourd’hui les pratiques établies par la fast fashion sont remises en question, notamment en se rendant compte de la rapidité de renouvellement des collections, une partie des consommateurs a décidé de s’opposer aux pratiques de l’industrialisation, en privilégiant les vêtements de seconde main. Mise à part l’aspect écologique, la fast fashion reçoit également des critiques concernant les conditions de travail de certains de ses employés. Le plus grave accident arrivé dans l’industrie du textile est celui du Rana Plaza, ayant causé 1 138 décès à la suite un effondrement d’immeuble, au Bangladesh. Survenue le 24 avril 2013, cette catastrophe a indigné la population, révélant ainsi les conditions de travail intolérables que le personnel doit supporter.

Plus récemment, 83 firmes multinationales, notamment celles de l’industrie textile ont été accusé de profiter de l’esclavagisme des Ouïghours du Xinjiang. Depuis 2013, le gouvernement chinois mène une violente politique de répression envers certaines minorités religieuses. Mais il faudra attendre le 1er mars 2020, pour que l’Institut Australien de Stratégie Politique rende public un rapport dénonçant le travail forcé de 80 000 Ouighours au service de grandes marques internationales telles que Zara, Uniqlo, Nike, Adidas, Gap, Apple et Samsung.

Les alternatives écologiques et environnementales les plus utilisées restent la mode éthique et responsable et bien évidemment les marchés des vêtements de seconde main.
La friperie s’inscrit dans un système de durabilité en réintroduisant sur le marché des pièces destinées à être jetées, dans le but de leur fournir une seconde vie. C’est pourquoi, consommer localement et en friperie outrepasse l’aspect éphémère de la tendance et s’inscrit dans un acte durable et de militantisme.
De ce fait, consommer de la fripe s’inscrit dans un processus de revendications environnementales et humaines. C’est un désir collectif de sauvegarder l’écologie et de respecter les conditions de travail de chacun. La responsabilité sociale et environnementale concerne tous les acteurs du fabricant au consommateur. Une forme de solidarité gravite autour du commerce de vêtements de seconde main. De nombreuses friperies proviennent de milieux associatifs solidaires, c’est le cas d’Emmaüs. Rassemblant de multiples initiatives, il est courant de voir des collaborations ou des ateliers qui favorisent les bonnes actions dans ce type de commerce.

Face à cet engouement, les Maisons de Haute Couture ont elles aussi suivi le mouvement. De manière à renouveler leur clientèle, les grands couturiers ont bien compris les motivations de la nouvelle génération. Proposant ainsi de plus en plus de collections à partir d’éléments recyclés, la Haute Couture utilise cette démarche pour stimuler sa créativité en associant écologie et modernité.
Comme l’a prouvée la Fashion Week de janvier 2020, le recyclage est entré dans les mœurs des confections textiles. C’est à travers les trente-quatre défilés présentés que de nombreuses maisons ont adopté l’up-cycling, tel que le célébre duo Viktor & Rolf.
Jean Paul Gaultier s’est aussi initié à cette pratique lors de son dernier défilé : « Ce soir vous voyez ma première collection Haute Couture up-cycling ».

le quartier vintage
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En résumé, au-delà d’un simple moyen de se vêtir, les vêtements ont leur forme de langage propre. S’habiller à partir de pièces de seconde main peut être un moyen de se différencier esthétiquement ou peut être une manière de revendiquer ces choix politiques et économiques. C’est un moyen de communiquer sa personnalité, sa classe sociale et professionnelle ainsi que ses goûts personnels.

En définitive, c’est un outil pour développer l’identité individuelle. Consommer de la fripe apparaît pour certains comme une solution permettant de régler des problèmes internationaux tel que l’environnement et la responsabilité sociale.
Tant qu’il n’y aura pas de production de vêtements plus locale à des prix plus accessibles, la friperie restera la meilleure alternative à la fast fashion.

Si vous voulez en savoir plus :

“Le Carreau du Temple, un établissement emblématique de l’Histoire de Paris”
https://www.carreaudutemple.eu/historique

Le podcast réalisé par l’historien Manuel Charpey :
“La fripe, ou l’histoire des contestations”
https://www.franceculture.fr/conferences/institut-francais-de-la-mode/la-fripe-ou-lhistoire-des-contestations

Et nous vous invitons à découvrir l’excellent Nouveau modèle le podcast sur la mode engagé et responsable de Chloe Cohen!
https://www.nouveaumodelepodcast.com/

 

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